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Les dessous de la porno-bouffe

L’exposition prolongée à des images idéalisées engendre un appétit impossible à combler

Par David Szanto*

Consommez-vous de la porno-bouffe? Allons. Soyez honnêtes. Si vous êtes un adulte nord-américain ayant posé le regard sur un étalage de magazines ou fait le tour des chaînes de télé récemment, la réponse est sans doute oui. Ne vous en faites pas. Presque tout le monde le fait.

La porno-bouffe, comme la pornographie d’ordre sexuel, souvent abordée avec un clin d’oeil et un fou rire, a pourtant bel et bien un impact sérieux sur la santé et le bien-être. L’expression s’est glissée entre nos lèvres pour la première fois au milieu des années 1980 et prend de l’ampleur depuis dans un certain nombre de scénarios gastronomiques.

En gros, il s’agit d’une présentation de la nourriture — par des images ou des mots — qui crée un sens idéalisé et augmenté de la réalité. Détail d’importance, le phénomène est également vécu par procuration, à distance de tout aliment disponible. L’on ne vit la porno-bouffe qu’avec les yeux (et les oreilles, dans le cas des vidéos), mais jamais en contact avec un aliment réel, juteux, tangible.

Mais quel est le problème? demande sans doute le public. Contrairement à la pornographie d’ordre sexuel, aucun acteur n’est exploité dans le processus, victime de vils vendeurs de monstruosités et soumis à des conditions de travail pour le moins dangereuses. Vrai? D’une certaine façon, c’est vrai : les larges parts de gâteau au fromage tumescent nappées de sauce aux fraises ou les viriles et luisantes pièces de kebab sont des objets inanimés; il n’y a pas à se soucier de leurs émotions ou de leur santé.

Cependant, dans la production et la consommation de la pornobouffe, notre culture collective subit effectivement une exploitation. Le véritable aliment sur la table familiale — et même dans le cas d’un repas fin au restaurant — est une expression de notre personnalité. Et le fait de partager un repas aide à construire notre identité sociale. En présentant des images de nourriture améliorées par des éclairages de studio, par le vernis des maquilleurs de nourriture et par une vigoureuse dose de Photoshop, on rabaisse la réalité plus humble des dîneurs au quotidien.

Mais ce n’est que de la distraction! Il est facile de faire la différence entre la nourriture médiatisée et les aliments quotidiens… non? Comme l’ont démontré des chercheurs, notre exposition répétée à des représentations visuelles idéalisées engendre un appétit pour l’image, au détriment de la réalité.

Exactement comme dans le cas de la visualisation des acrobaties arrangées en studio de ces stars de la porno aux bronzages orangés, le fait de saliver devant une paire de pulpeux pétoncles alanguis dans un lit de verdure glacée de rosée printanière peut engendrer des attentes artificiellement élevées. Les rencontres réelles, une fois de retour dans le monde domestique moins que parfait, peuvent sembler souffrir de la comparaison. Et une chose qui n’est jamais révélée sur la porno-bouffe demeure le dégât qu’elle laisse chaque fois derrière. Qui nettoiera tout cela?

L’auteur du présent article admettra volontiers qu’il lui arrive de s’adonner à la porno-bouffe. Il tente même ensuite de reproduire ces photos à la mise au point peu profonde en mettant en scène le parfait petit bout de ciboulette ou l’idéale gouttelette d’huile d’olive. Mais la qualité de sa production reste toujours de niveau amateur, comme la majorité des trucs qu’on trouve sur Internet ces jours-ci.

Puis, au final, l’auteur du présent article préfère toujours un bon vieux bol de riz et de haricots bien assaisonnés, ou une confortable polenta puttanesca. Son conseil, chers confrères amateurs : déposer la télécommande, s’armer d’une cuiller en bois, et s’amuser… tout en gardant une serviette à portée de main.

* David Szanto est étudiant au doctorat en gastronomie à l’Université Concordia et professeur de Culture culinaire et communications à l’Université des sciences gastronomiques d’Italie.

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