Féminisme micro-ondes

Nu-pieds dans la cuisine? Jamais!

Par David Szanto*

Une nouvelle vague de féminisme orienté nourriture est-elle sur le point de déferler? Au début du vingtième siècle, les suffragettes ont combattu pour obtenir le droit de vote, puis les activistes des années cinquante se sont attaquées aux inégalités sociales et juridiques. La troisième vague à l’oeuvre aujourd’hui prend d’assaut les questions plus vastes du pouvoir et de la dominance, en particulier les questions raciales, de classes sociales, et de statut économique. Mais tandis que les hommes et les femmes se dirigent vers une plus grande égalité sur les plans professionnel et personnel, une nouvelle préoccupation voit le jour : une politique de la cuisine qui pourrait nécessiter la prochaine vague d’actions… Non pas tant une quatrième vague que ce qu’on pourrait qualifier de féminisme micro-ondes.

Le scénario : la vie alimentaire d’Ivana et Richard, un couple de Montréalais dans la jeune quarantaine; travailleurs indépendants, sans enfants; un partenariat basé sur l’amour, le respect et le partage. Leur problème : « Impossible d’avoir du fromage dans la maison. Richard mangeait toute la meule en une seule soirée. Pas de croustilles non plus. Ni de biscuits salés. Je suis forcée de cuisiner pour nous deux, sans quoi, nous prendrions dix kilos chacun. »

Richard est, disons, moins activement conscient de ce qu’il consomme sur le plan alimentaire. Ivana s’est conséquemment retrouvée à prendre en charge la totalité de la planification, des courses et de la préparation des aliments. Elle qui représentait une réussite post-féministe s’est retrouvée devant le choix déprimant : retour à la femme de ménage d’antan, cycle de plats surgelés au micro-ondes tous les soirs, ou acceptation de la brique de Havarti en guise de souper. Dilemme qui a duré jusqu’à ce que les partenaires trouvent quelques solutions relativement simples qui leur ont permis de surfer sur une vague de délectation domestique et équitable (et tout ça sans les Cuisine Minceur).

Quelques exemples : « Je cuisine ce que je sais faire, et elle l’accepte », dit Richard. Cela signifie que le déjeuner est chaque jour constitué d’avoine concassée, de fruits frais et de yogourt. Autrefois, il était plutôt question de soupe au miso avec bouillon dashi fait maison, tofu et nori. Ivana a fini par aimer les deux plats, pas uniquement parce que cela lui évitait de cuisiner, mais parce que Richard les fait vraiment très bien (sans compter que cela permet à Ivana de faire la grasse matinée).

Elle cuisine, il arrange les assiettes. Richard est designer et jouit d’un excellent sens de l’esthétique. Ivana élabore un plat délicat d’omble de l’Arctique poché au fourneau accompagné de purée de brocoli et son coulis de cassis, puis Richard prend en charge les apparences, avant de s’occuper du nettoyage.

L’équilibre s’établit à long terme. Les fréquents soupers au cours de l’été permettent à Ivana d’être une hôtesse gracieuse tandis que Richard gère le barbecue. Et lorsque la température baisse, elle lui rappelle qu’il aime cuisiner avec ses amis, puis abandonne la cuisine à un troupeau de gars en mode « on fait rôtir une oie ».

Ivana met également les déplacements de son compagnon à profit. « Lorsque Richard part travailler à son studio ou rend visite à des clients, je prends son itinéraire en compte et je lui demande de faire quelques emplettes. » Elle passe moins de temps à faire les courses et obtient malgré tout la bonne huile d’olive et le poulet bio qu’autrement elle n’aurait pas le temps de se procurer.

Il est évident que les accomplissements du féminisme dépassent le partage des tâches dans la cuisine et les listes d’épicerie, mais en réglant les questions de moindre importance, il se pourrait qu’on ouvre la porte à des idées nouvelles permettant de s’attaquer à des défis plus importants. Après tout, si l’on s’apprête à faire éclater le plafond de verre à coups de poing, vaut mieux songer d’abord à mettre un gant de cuisine.

* David Szanto est étudiant au doctorat en gastronomie à l’Université Concordia et professeur de culture culinaire et communications à l’Université des sciences gastronomiques d’Italie.

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