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Monument de la chanson : Leonard Cohen

Leonard Cohen atteint de nouveaux sommets à 80 ans

Par Jason Santerre

Le jour où son père est mort, Leonard Cohen a enterré le premier poème qu’il avait écrit. « Il a ouvert la couture d’un de ses noeuds papillon et y a inséré un message, puis il l’a enterré dans le jardin derrière sa maison », raconte Ira B. Nadel dans Leonard Cohen L’homme paradoxe. Art et sacrement, rituel et écriture se sont fusionnés en une même expression de deuil. Et de ce chagrin est né la majorité des thèmes qui ont inspiré la vie et l’oeuvre de Leonard.

Søren Kierkegaard a dit qu’un poète est « un homme malheureux qui cache en son coeur de profonds tourments, mais dont les lèvres sont ainsi disposées que le soupir et le cri, en s’y répandant, produisent d’harmonieux accents ». On pourrait croire que ce philosophe danois décrivait Leonard Cohen – poète du désespoir, prince couronné de la mélancolie.

Bien sûr, certains critiques et même des admirateurs diraient que des lèvres de Cohen s’échappe un croassement plutôt qu’un fredonnement. Mais il est impossible d’ignorer la beauté derrière les mots de l’artiste. Ses paroles de chansons et ses poèmes imprégnés du style lyrique ont recueilli les honneurs partout dans le monde; le prix du Gouverneur général et l’Ordre du Canada en passant par un Grammy pour l’ensemble de son oeuvre et sa place au Rock and Roll Hall of Fame.

Il n’est peut-être pas né avec une « voix d’ange », mais il est définitivement né sous une bonne étoile. Ayant vu le jour à Westmount, le 21 septembre 1934, le petit Leonard n’a jamais connu la faim, le froid ou la pauvreté. Mais le soleil n’a pas toujours brillé, beaucoup de noirceur était à l’horizon.

D’abord, sa mère Masha était sujette à la dépression, un état de santé qu’elle a probablement transmis à son fils unique. Avec la mort subite de son père, le suicide d’un ami professeur de guitare et le conflit généré par le désir d’être un artiste et les obligations engendrées par la classe moyenne-supérieure, il est facile de comprendre comment Leonard a pu être troublé, voire même perdu. « Il y eut des moments où je ne pouvais même pas sortir du lit, où l’orage dans ma tête prenait le dessus », dit-il à M. Nadel..

Atteindre le bonheur, sans parler du succès, fut le cheminement de toute une vie. Exactement 80 ans et un jour après sa naissance, Leonard Cohen a lancé en 2014 son 13e album studio, Popular Problems. Même si le chanteur ne fut pas prolifique selon certains standards, trois de ces treize albums furent enregistrés au cours de la dernière décennie. Les cheveux gris et les rides n’ont pas atténué son énergie créative. Leonard a puisé dans cette énergie pour terminer une récente tournée de deux ans. Chaque performance à guichet fermé est à michemin entre un spectacle et un marathon puisque, pendant trois heures, il chante, danse (oui, il danse!) et se remémore des paroles écrites il y a plus de 40 ans. C’est un test d’endurance, même pour quelqu’un de la moitié de son âge.

Le bonheur est maintenant au rendez-vous pour cet artiste, père, grand-père, musicien et poète, mais la route a été longue. Il y a environ dix ans, le voile de la dépression qu’il a porté durant la majorité de sa vie adulte s’est finalement levé. Dans une entrevue accordée au journal The Observer, Leonard Cohen raconte qu’il était assis dans sa cuisine, regardant par la fenêtre, lorsqu’il vit le soleil refléter sur les pare-chocs de voitures stationnées. C’est alors qu’il pensât : « Oh, comme c’est beau. Ça doit être ainsi que tout le monde se sent. » La vie n’est pas devenue plus facile, seulement plus simple. « Le décor de l’analyse de soi dans lequel je vivais a disparu », dit-il. « C’est comme cette blague : lorsque tu te frappes la tête contre un mur de brique, ça fait du bien quand ça arrête. »

Soixante-dix ans peut sembler un peu vieux pour avoir ce genre d’illumination, mais l'artiste a passé la majeure partie de six décennies à chercher un remède dans la drogue, l’alcool et plusieurs religions. C’est grâce à cette quête de spiritualité qu’il a découvert le bouddhisme zen. Leonard a tellement creusé en profondeur qu’il fut éventuellement ordonné moine. Il a même vécu pendant un certain temps dans une retraite bouddhiste en Californie.

Malgré ses nombreux voyages, tant physiques qu’existentiels, Cohen a toujours considéré Montréal comme sa maison. Dans une entrevue accordée au UP! Magazine, l’homme admet son amour pour la belle ville. « Montréal a une saveur très spéciale pour moi – Montréalais un jour, Montréalais toujours. » Il possède toujours un pied-à-terre sur le Plateau près du parc du Portugal sur le boulevard Saint-Laurent. « Je vais souvent au restaurant et dans les petits cafés du coin. J’achète mes sandwichs de viande fumée chez The Main. Schwartz est très connu. The main ne l’est pas autant, mais c’est là que je vais. »

En 1966, Leonard Cohen a écrit une de ses chansons les plus populaires avec en tête le paysage montréalais. Dans une entrevue accordée au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens, Cohen raconte qu’avant même qu’il y ait mention d’une « Suzanne », il savait que ce serait une ode à Montréal. Cette chanson fut inspirée par la vue du Vieux-Port, plus précisément de la tour d’observation de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, la chapelle des marins. C’était en 1966.

Quarante-huit ans plus tard, Cohen a atteint le sommet de sa tour de chanson métaphorique : Mes amis sont partis et mes cheveux sont gris. Je souffre en ces lieux où je jouais jadis. Et je suis fou d'amour, mais sans succès. Je paie seulement mon loyer dans la tour de la chanson.

Cette chanson, une favorite des fans depuis sa sortie en 1988 sur l’album I’m Your Man, a été composée alors qu’il était au milieu de la cinquantaine. Aujourd’hui, à 80 ans, Leonard Cohen explore à nouveau la question du vieillissement avec « Slow », la première chanson de son nouvel album : Je ralentis l’air. Je ne l’ai jamais aimé vite. Vous voulez arriver bientôt. Je veux arriver en dernier. Ce n’est pas parce que je suis vieux. Ce n’est pas la vie que j’ai menée. J’ai toujours aimé ça lentement. C’est ce que ma mère disait. Ce n’est pas parce que je suis vieux. Ce n’est pas l’effet de la mort. J’ai toujours aimé ça lentement. Lentement est dans mon sang.

Ne lâchez pas M. Cohen. Et prenez tout le temps qu’il vous faut. Montréal, le Canada, et le monde vous écoutent.

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